C'est ainsi que le Maroc a enterré les protestations de la génération Z
Ce qui a commencé comme une explosion de jeunesse contre les inégalités en matière de santé et d’éducation, face aux coûts exorbitants de la rénovation et de la construction des stades pour la Coupe du monde 2030, s’est transformé en une avalanche judiciaire sans précédent. Un mois après le début des manifestations du collectif GenZ 212, le gouvernement marocain n'a toujours pas proposé de réponse politique claire. En revanche, son appareil judiciaire agit avec une rapidité implacable.
Le 15 octobre, la cour d'appel d'Agadir a condamné 17 manifestants accusés d'avoir « incendié les véhicules d'autrui », « endommagé des propriétés publiques et privées » et « obstrué la voie publique avec des barricades ». Trois ont été condamnés à 15 ans de prison, un à 12 ans, neuf plus 10 ans et les autres entre trois et cinq ans, comme l'a confirmé l'Association marocaine des droits de l'homme (AMDH).
La sévérité des sanctions est la réponse à une génération qui réclame non seulement des services publics décents, mais aussi la démission du Premier ministre Aziz Akhannouch. En parallèle, les tribunaux d'autres villes – comme Salé et Marrakech – ont prononcé des peines allant jusqu'à 20 ans de prison pour des émeutes en marge des manifestations. « Nous n'en sommes qu'au début des verdicts », prévient Omar Arbib, du comité central de l'AMDH.
Une justice débordante
Selon les derniers décomptes, plus de 2 000 personnes ont été arrêtées depuis le 27 septembre. Parmi elles, environ 1 200 ont été déférées devant les procureurs du royaume ; 300 personnes ont été libérées, mais les autres font l'objet de poursuites pénales, dont de nombreux mineurs.
Les protestations se sont étendues d'Agadir à Oujda, Marrakech et Salé, dans un mouvement qui, pendant plus de deux semaines, s'est exprimé tant dans la rue que sur les réseaux sociaux, avec des vidéos virales et le hashtag GenZ212. L'élément déclencheur a été un événement tragique : le décès de huit femmes lors d'un accouchement par césarienne à l'hôpital régional d'Agadir en août dernier. Cet épisode a déclenché le débat sur la précarité du système de santé public et s’est cristallisé dans un slogan : « Nous voulons vivre dignement ».
Dans les villes périphériques comme Aït Amira, une commune agricole située à 50 kilomètres d’Agadir, la colère est née d’un profond sentiment d’abandon : sans réseau de santé, sans assainissement, ni opportunités d’emploi. Là-bas, les jeunes se sont retrouvés tous les après-midi entre le 27 septembre et le 9 octobre pour débattre, s'organiser et rêver d'un pays différent. Les condamnations prononcées le 15 octobre sont perçues comme un avertissement adressé au reste du pays.
La répression atteint les marges
La vague répressive actuelle a également balayé ceux qui n’ont pas directement participé aux manifestations. Le bureauun média numérique indépendant, a rapporté le cas d'Ayoub M., un imprimeur de 34 ans arrêté le 6 octobre pour avoir imprimé le logo « GenZ 212 » sur deux t-shirts avec le slogan « Palestine libre ». Malgré sa première libération, il a été de nouveau arrêté alors qu'il allait témoigner devant le procureur et reste en détention préventive, dans l'attente d'une audience le 27 octobre.
D'autres cas, comme celui de Soufiane Kert, 30 ans, démontrent l'ampleur de la répression. Propriétaire d'un café à Lqliaa et médiateur occasionnel entre manifestants et gendarmes, il a été arrêté le 6 octobre et reste incarcéré. Dans le sud, Mohammed Bazigh, un jeune originaire de Guelmim, a été condamné à cinq ans de prison pour avoir publié un appel à manifester sur Facebook, accusé d'« incitation à commettre des crimes à travers les réseaux sociaux ».
« Au Maroc, emprisonner quelqu'un pour une publication n'a rien de nouveau », dénonce Khadija Ryadi, secrétaire générale de l'AMDH. « L'État applique une politique bien connue : réprimer les manifestations avant qu'elles ne commencent. Ce n'est que lorsque la répression a un coût politique que les autorités écoutent. Mais nous n'en sommes pas encore là. »
Le message du palais
Le 10 octobre, le roi Mohamed VI s'exprimait devant le Parlement. Il a reconnu l’urgence de créer des emplois et d’améliorer l’éducation et la santé, et a exhorté son gouvernement à « agir plus rapidement ». Trois jours plus tard, le Premier ministre Akhannouch, objet de la colère populaire, a ordonné à ses ministres de « sortir et d'écouter le peuple ». Cependant, la réponse officielle n’a pas dépassé les déclarations d’intention.
Pendant ce temps, les tribunaux restent surpeuplés et les prisons pleines. A Agadir, Salé et Marrakech, les audiences se déroulent lors de journées marathon. Human Rights Watch a dénoncé le manque de garanties procédurales et le caractère exemplaire des peines.
La crise de la génération Z a montré les fissures du modèle marocain : un État qui promeut la modernisation et les investissements étrangers, mais qui continue de laisser de côté une bonne partie de sa jeunesse. Dans la perspective de la Coupe du monde 2030, le régime veut projeter stabilité et progrès, mais il est confronté à des troubles sociaux que ni la répression ni les discours ne semblent capables de faire taire.
